Les voyageurs de La Sèche Vive
Par-delà les eaux du Sud, là où les voiles rouges du Thal croisent les caravelles du Royaume de Sélènne, s'étend le monde de Pirée : un chapelet d'îles et de ports affairés, de contrebande et de marées, où l'or change de mains aussi vite que le vent tourne.
Voici la chronique de quatre voyageurs que le hasard — ou la mer — réunit à bord d'un même navire marchand : La Sèche Vive.
Une violence sourde sous le calme. La mer le connaît — et les gardes aussi.
La flamme au bout des doigts. Il sauve autant qu'il brûle.
Poursuivi dès l'aube, une cicatrice au torse et des souvenirs qu'il tait.
Venue de l'extérieur d'Alrick. Elle soigne d'une main et ment de l'autre.
Des crocs de bête et de longs cheveux noirs. Il ne demande pas : il mord.
Maître à bord. C'est sa quille, ses règles, sa route vers le Valdest.
Manteau rouge et or. La loi de Sélènne au bout de son inspection.
Encapuchonnée de noir et de rouge. Silencieuse. Nul ne sait son nom ni son dessein.
Et le reste de l'équipage de La Sèche Vive : le second Kestor, le coq Franck.
Imposant, surgi de l'Est. Il rattrapa La Sèche Vive pour l'inspecter— puis fit tonner ses canons quand le Loup lui disputa sa prise.
Voiles blanches, jailli à bâbord. C'est de ce pont que le Loup borda le Thal pour réclamer la caisse— et que le groupe reçut l'ordre de le suivre.
Et sous eux, prise dans la houle : La Sèche Vive, le marchand de Calder Roke— la cale noyée, le grand mât abattu.
Une matinée banale au port d'Alrick. Le Maître des Quais lançait ses ordres depuis une caisse : « Celle-là, au quatrième ponton, pour le Valdest ! »
Luvénia cherchait un bateau en partance. Tomas offrait ses services à bord de La Sèche Vive. Charles dévalait la haute ville. Et Albert, lui, courait déjà — les gardes à ses trousses.
La coupée remise en hâte : Albert saisit la corde, saute, et frappe la coque avant d'être hissé par Charles et Tomas.
Le Thal, désormais allié du Royaume de Sélènne, contrôlait les eaux du Sud. Le vaisseau aux voiles rouges rattrapa vite La Sèche Vive.
Le capitaine duMar monta pour l'inspection, une femme encapuchonnée de noir et de rouge à ses côtés. Sur le ponton, un soldat en vint aux mains avec Charles ; Tomas et Albert calmèrent le jeu.
Les lames se croisent sous la pluie et les étincelles : le manteau rouge du Thal contre le Loup. Duel farouche pont contre pont — un instant avant la morsure.
Un homme bestial surgit à bâbord et réclame la caisse. Le Loup referme enfin ses crocs sur l'épaule du capitaine du Thal, qui cède.
La cale noyée, le grand mât abattu. Charles plonge, Luvénia dans les bras ; Tomas repêche Albert. Dans la houle, parmi les épaves en flammes, vers la terre sombre.
Le bras de métal luisant sous l'orage, Tomas hale à la corde la barque où gît Albert, inconscient, et l'échoue enfin sur le sable de l'île.
« La Sèche Vive n'était plus. »
Ils s'éveillèrent nus sous le sable. Rassemblant les débris — planches, un tonneau d'oranges, de citrons et de ramboutans — le groupe explora l'île et trouva un renfoncement dans la roche.
Au fond d'une grotte étroite : un squelette, un sac de toile, un parchemin, un anneau. Puis une caisse scellée des Frères Valderra — et, sous le sel, un double-fond.
À la faible lueur du boyau, Charles et Albert s'enfoncent dans la roche humide : sous leurs mains, un squelette affleure — un sac de toile, un parchemin, un anneau.
« À la une, à la deux, à la trois ! »
Un pêcheur les repéra. Puis parut un vaisseau au pain couronné : le Royaume de Sélènne, venu d'Alrick. Deux gardes accostèrent, reconnurent Charles et Albert.
Luvénia feignit d'être enlevée ; un garde, à l'aveugle, la transperça. Charles brisa la nuque du premier, s'empara d'un pistolet à silex, abattit le second. L'adrénaline retombée, il reconnut l'homme tué : il vomit.
Allongée sur la table, au clair de lune du port, Luvénia est pansée d'une main experte — girofle, aubépine et cire d'abeille contre la plaie de son flanc.
Le cœur encore battant du sang versé, Charles s'arrache au rivage et grimpe vers les hauteurs boisées — laissant derrière lui le port, ses lumières et ses morts.
Ils fuirent vers Karthan, où Catherine prépara une pommade de girofle, d'aubépine et de cire d'abeille. Luvénia, entre la vie et l'ombre, sentit une chaleur revenir à son flanc.
Les portes se ferment, la garde monte. Ici s'achève la première partie — la mer, elle, n'a pas fini de tourner.
Chroniques de Pirée · Première Partie.
Consignées d'après les récits de quatre voyageurs.
Que celui qui lit
prenne garde aux voiles rouges.